Donald Trump a réitéré sa menace d’imposer un tarif douanier de 100 % sur tout film « produit à l’étranger » mais diffusé aux États-Unis. Derrière cette annonce, présentée comme une protection du cinéma américain, se cache une mesure confuse et destructrice qui risque de bouleverser une industrie déjà fragilisée. Et le Québec en ressent déjà les secousses.
Une menace répétée, mais aux contours flous
En mai 2025, Trump avait déjà lancé l’idée, et le 29 septembre, il remet de l’huile sur le feu en martelant à nouveau sur son réseau social que « l’industrie cinématographique américaine a été dérobée par les autres pays » et qu’il allait imposer 100 % de droits de douane sur tous les films produits hors États-Unis.
(Source : Los Angeles Times, Associated Press, Variety)
Problème : comment définir un film « étranger » à l’heure des coproductions, des effets spéciaux éclatés entre plusieurs continents et de la post-production numérique ? Comment taxer des fichiers qui circulent par fibre optique et par cloud ? (Associated Press)
Pour l’instant, les observateurs parlent d’une menace symbolique, juridiquement fragile et pratiquement inapplicable. Mais le simple fait de la répéter suffit à créer de l’incertitude et à freiner des projets.
Des effets déjà visibles au Québec
Selon l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ), les tournages américains ont chuté de 21 % en 2025 sur le sol québécois.
(Source : Journal de Montréal, David Descôteaux, 30 septembre 2025)
Cette baisse s’ajoute à un recul plus large de l’emploi audiovisuel : entre 2023 et 2024, l’industrie a perdu 14 % de ses emplois, passant de 61 768 à 53 166 postes directs et indirects (Institut de la Statistique du Québec).
La valeur totale de la production a chuté de 11 %, soit 356 millions de dollars. Le cinéma a particulièrement souffert : 43 % de productions en moins, 94 films en 2023 contre 60 en 2024.
(Source : Observatoire de la culture et des communications du Québec)
À cela s’ajoute un autre coup dur, le Québec a plafonné à 65 % les dépenses admissibles à son crédit d’impôt, réduisant de 28 % l’avantage pour les clients internationaux. Résultat, le territoire est moins compétitif face à d’autres juridictions plus généreuses.
Le visage humain de la crise
Derrière les chiffres, des vies professionnelles basculent.
Simon Poudrette, preneur de son ayant travaillé sur X-Men et de grandes productions américaines, témoigne :
« Aujourd’hui, il y a moins de projets et moins de rumeurs de projets. L’incertitude est énorme. Beaucoup de collègues ont quitté le métier. »
Louise Bédard, directrice des lieux de tournage, rappelle l’effet multiplicateur :
« Un film québécois coûte 2 ou 3 millions, une grosse production locale, peut-être 10 millions. Mais un projet américain, c’est 100 à 150 millions et ça fait travailler 200 à 250 personnes d’ici. »
Ces témoignages illustrent une vérité : la disparition des tournages internationaux ne prive pas seulement l’économie de budgets colossaux, elle assèche aussi les opportunités pour des centaines de travailleurs québécois.
Une chaîne créative internationale en péril
Bernard Larivière, président de l’AQTIS 514 IATSE, avertit :
« Les tournages à Montréal sont intimement liés aux effets spéciaux ailleurs et à la postproduction aux États-Unis. Ce serait une décision quasi impossible à appliquer. Évidemment, si de tels tarifs venaient à être appliqués, l’emploi au Québec serait en danger. »
En effet, la post-production illustre parfaitement l’absurdité d’une telle mesure :
Un projet peut être tourné aux États-Unis, mais colorisé à Montréal, avec des effets spéciaux à Londres et du mixage sonore à Los Angeles.
Comment déterminer l’origine « pure » d’un tel film ?
Taxer la partie étrangère reviendrait à punir une chaîne créative intégrée et mondiale.
Une logique de destruction plutôt que de construction
Trump présente sa proposition comme un geste de protection, mais il s’agit en réalité d’un outil de démolition politique.
Plutôt que de renforcer les incitatifs fiscaux aux États-Unis, comme le réclament plusieurs syndicats et producteurs, il brandit un levier qui menace tout l’écosystème nord-américain.
Le Québec, déjà fragilisé par la pandémie, les grèves de 2023 et la baisse des crédits d’impôt, est en première ligne.
Cette stratégie ne vise pas à corriger une faille précise, mais à créer une instabilité qui frappe au hasard. Et dans cette tempête, ce sont souvent les métiers invisibles, post-producteurs, preneurs de son, techniciens, monteurs, artistes VFX, qui encaissent le choc.
Conclusion : protéger plutôt que punir
Un tarif de 100 % sur les films étrangers ne protégerait pas Hollywood, il minerait les collaborations internationales et déstabiliserait les partenaires naturels des États-Unis, dont le Québec.
Plutôt que d’ériger des murs fiscaux, l’avenir passe par des incitatifs intelligents, des crédits d’impôt adaptés et une reconnaissance de la réalité : l’art cinématographique et visuel est par essence mondial et collaboratif.
Sources crédibles et vérifiables
Associated Press, analyse des obstacles et excédent commercial audiovisuel américain
Los Angeles Times, reprise textuelle du post de Trump
Variety, obstacles juridiques et pratiques
Washington Post, cadre légal (Section 232)
Journal de Montréal, David Descôteaux, 30 septembre 2025, chiffres et témoignages québécois
Institut de la Statistique du Québec et Observatoire de la culture, données sur l’emploi et la production
AQTIS 514 IATSE, réactions officielles



